Le bulletin de bridge de l’ACBL
Une sélection d’articles traduits pour nos lecteurs francophones
Les manchettes du mois de novembre
Le trompe-l’œil, par Bernard Marcoux
Incroyable ! Le bridge social
Cher Billy, par Billy Miller
De l’enchère au jeu de la carte, par Frank Stewart
Le trompe-l’œil
par Bernard Marcoux
Le trompe-l’œil est une technique de peinture visant essentiellement à créer, par des artifices de perspective, l’illusion d’objets réels en relief. Il s’agit, en fait, de donner l’illusion de trois dimensions alors qu’il n’y en a que deux. En Italie, en Ligurie plus précisément, vous trouverez maints exemples de trompe-l’œil dans les églises et les temples.
Mais, au bridge, peut-on créer un trompe-l’œil ? Regardez cet exemple, tiré du livre de Bob Hamman, At the table. Hamman rapporte cette main jouée par Jack Hancock au milieu des années cinquante. Il explique aussi que Sidney Lazard, un des grands noms du bridge américain, a failli laisser tomber le bridge, lorsqu’il a appris comment Hancock avait joué cette main. « Comment puis-je encore jouer au bridge, lorsqu’il y a des gens qui font des jeux aussi brillants ? » se demanda Lazard.
Hancock ouvrit 1 SA et son partenaire mit 3 SA, sur lequel Est hésita de façon marquée avant de passer, hésitation notée par toutes les personnes présentes.
6
V54
A652
A8765
982
ARV1075
A103
972
RV1043
87
103
94
D43
RD86
D9
RDV2 Ouest Nord Est Sud - - Passe 1 SA Passe 3 SA Passe Passe Passe
Hancock se tourna vers le joueur en Ouest et lui dit : « Faites votre entame normale. »
Évidemment, Ouest entama pique, du 9 plus précisément. Ouest avait trouvé la faiblesse du déclarant et Est, un excellent joueur, trouva lui aussi la bonne défense en mettant le 10 de pique, afin de garder les communications ouvertes avec son partenaire. Comment Hancock pouvait-il arriver à neuf levées après ce début parfait pour la défense ? Il avait seulement sept levées et, au moment où il jouerait cœur, les adversaires sauteraient sur leur As et encaisseraient tous les piques. Quel a été le jeu de Hancock à la première levée ?
Il a duqué ! Hancock avait compris qu’Est ne pouvait avoir l’As de cœur, car il aurait sans doute ouvert les enchères avec six piques commandés par A-R-V-10 et l’As de cœur. Si Hancock prenait sa Dame de pique, la chute était assurée. Il n’avait donc d’autre recours que la ruse, le trompe-l’œil, c’est-à-dire essayer de créer une fausse image de sa main dans l’esprit d’Est.
Mettez-vous maintenant à la place d’Est : comment peut-il maintenant penser que le déclarant a laissé passer avec trois piques à la Dame ? L’entame du 9 de pique semble venir d’un doubleton, ce qui confirmerait la Dame quatrième chez le déclarant. Remarquez que ce jeu ne peut fonctionner que contre un bon joueur, un joueur qui compte et qui réfléchit. Un autre joueur, constatant que son 10 a fait la levée, continuerait sans réfléchir avec l’As et le Roi, encaissant évidemment les six premières levées de pique et racontant ensuite à tous ceux qui veulent bien l’écouter comment cet « expert » a duqué une levée sûre pour ensuite chuter de trois levées à 3 SA.
Mais Est était un expert et il tomba dans le panneau du trompe-l’œil créé par Hancock. Est a vu que le déclarant, après avoir duqué sa Dame, ne ferait jamais de levée de pique et il a donc contre-attaqué cœur. Ouest a gagné et est revenu pique. À la troisième levée, Est a pris son Roi et, ne voulant toujours pas donner de levée de pique au déclarant, a encore changé de couleur. Le déclarant a maintenant neuf levées et c’est l’expert en Est qui a eu l’air fou. Mais que peut-on faire dans ces cas, sinon féliciter le déclarant pour un jeu si brillant ?
Aux Championnats du monde de Montréal, tenus en août 2002, un joueur ou une joueuse a fait un tel jeu (dans les enchères cette fois) et il est malheureux qu’on ne connaisse pas son nom. Voici sa main en Nord et écoutez bien les enchères.
V
D963
V9763
742
Ouest Nord Est Sud 1Passe 2
Passe 3
![]()
En ouvrant votre main, si vous aviez été en Nord, votre intérêt aurait sans doute beaucoup baissé, car, pour l’immense majorité d’entre vous, jouer au bridge, c’est uniquement jouer la main. Jouer en défense est un mauvais moment à passer, une punition qu’on doit purger : c’est « plate », c’est long, ce n’est pas pour ça que vous payez. Le seul intérêt du bridge est de jouer comme déclarant. Si on téléphonait, avant le début de la soirée, aux joueurs Est-Ouest, par exemple, pour leur dire : « Ce soir, vous jouerez 15 donnes sur 24 en défense », je suis certain que la grande majorité ne se présenterait pas.
Une fois la séquence d’enchères ci-dessus amorcée, qui semble indiquer que Nord-Sud s’en vont au chelem, vous auriez sans doute fermé votre jeu en bâillant d’ennui.
Ouest Nord Est Sud 1Passe 2
Passe 3
Passe 3
Passe 4
Passe 4 SA Passe 6
Passe 6
Passe 7
?
3
montre des valeurs supplémentaires et 6
montre sans doute une absence à carreau. Lorsque Ouest met 7
, pensez-vous pouvoir faire quelque chose avec votre main si minable ? Le joueur (ou la joueuse) assis en Nord, à Montréal, au lieu de bouder silencieusement dans son coin a pensé que oui, il (elle?) pourrait faire quelque chose. Il (elle) a contré ! Suivez-moi bien : un contre dans cette situation se nomme Ligthner et demande au partenaire de faire une entame inusitée. Dans le cas ici, ce contre demanderait sans doute une entame dans la première couleur annoncée par le mort, et indique que vous coupez le premier pique. Mais vous ne pouvez pas couper le premier pique, dites-vous ? Je le sais, et ce joueur le savait aussi, mais, utilisant le trompe-l’œil, il a fait croire qu’il coupait le pique afin que les adversaires se réfugient à 7
, ce qu’ils ont fait. Mais pourquoi a-t-il fait cela ? Regardez bien encore son jeu.
V
D963
V9763
742
Les adversaires ont un fit à trèfle, il en a trois et peut-être, peut-être, son partenaire a-t-il une absence à trèfle et il pourra couper au premier tour. Son contre a eu le résultat escompté.
Ouest Nord Est Sud 1Passe 2
Passe 3
Passe 3
Passe 4
Passe 4 SA Passe 6
Passe 6
Passe 7
Contre 7
Passe Passe Passe
Son plan avait réussi, son trompe-l’œil avait poussé les adversaires dans le contrat qu’il voulait : il a entamé d’un petit trèfle et attendu, le cœur battant, de voir la première carte de son partenaire. Voici la donne complète.
V
D963
V9763
742
RD1054
A983
AV72
R8
-
R10
DV53
AR1098
762
1054
AD8542
6
Hélas, son partenaire (les partenaires sont toujours tellement nuls !) n’a pas coupé, mais cela n’a pas d’importance. L’important est que, malgré son jeu nul, il ou elle est resté présent tout au long de la main et qu’il ou elle a imaginé une façon de faire chuter le grand chelem. Je ne connais pas le nom du joueur ou de la joueuse qui a fait cette enchère, mais c’est certainement l’enchère la plus brillante de l’année.
Quel trompe-l’œil ! C’est particulièrement vrai avec les boîtes d’enchères !
L’auteur vit à Sainte-Adèle dans la région de Montréal. Son article « Un homme d’univers » lui a valu le prix BOLS en 1996 pour le meilleur conseil de bridge de l’année.
Incroyable ! Le bridge social
Lorsque Patty Tucker a décidé d’organiser une séance de bridge au régional d’Atlanta pour les bridgeurs qui pratiquent uniquement un bridge social, elle est partie avec une idée en tête : « Rester positive. »
Le résultat s’est effectivement avéré positif : 47 tables dont trois paires sont revenues jouer le lendemain.
Tucker a envoyé des invitations aux joueurs, elle a fait paraître de la publicité dans les journaux locaux et demandé aux membres des clubs d’inviter leurs amis. Elle a aussi recruté 40 bénévoles pour accueillir les nouveaux joueurs. Assistée de Susan Wolfe, Sam et Donna Marks, Janet Sherwood et du soutien inconditionnel des joueurs de bridge d’Atlanta, la séance deviendra un événement annuel.
Voici les conseils de Tucker pour tenir une telle séance durant vos tournois.
- Demandez le soutien des clubs, de votre unité et du district.
- Préparez une affiche et des invitations. Distribuez-les aux clubs, aux professeurs, dans les églises, les écoles et affichez-les sur les babillards des épiceries ou autres endroits publics. Envoyez des rappels aux clubs et aux professeurs.
- Faites parvenir un communiqué de presse aux médias.
- Faites paraître de la publicité dans les médias locaux et profitez du programme de publicité coopérative de l’ACBL (www.acbl.org/marketing/coopAdvertising.html) pour réduire les coûts.
- Nommez une personne responsable de l’inscription pour répondre aux appels et aux courriels des joueurs intéressés.
- Travaillez de concert avec le président du tournoi et le directeur pour obtenir le matériel et les fournitures nécessaires au bon déroulement de la séance.
- Affectez un bénévole pour deux tables. Leur rôle consiste à aider les joueurs à se familiariser avec le mouvement, les cartes-guides, la marque, l’utilisation des boîtes d’enchères, des cartes de convention, etc.
- Stratifiez les joueurs selon leur nombre d’années d’expérience : « joue depuis 20 ans », « a commencé l’an dernier», etc.
- Utilisez des étuis jumelés à l’avance et remettez-leur le sommaire des donnes à la fin.
- Préparer des sacs contenant la cédule des clubs (avec des coupons pour un essai gratuit), la liste des cours offerts, un cadeau de bienvenue et du matériel promotionnel de l’ACBL.
- Remettez des trophées ou d’autres prix aux gagnants.
- Utilisez des étiquettes d’identification pour les joueurs.
- Invitez les joueurs à la salle d’hospitalité après la partie afin qu’ils puissent venir y discuter des mains.
- Faites un suivi. Assurez-vous d’obtenir le nom et les coordonnées des joueurs pour effectuer un suivi avec eux.
Cher Billy
Par Billy Miller
dearbilly@aol.com
Cher Billy,
En tournoi par paires, vulnérable contre non vulnérable, mon partenaire détient :
D V x x
9 x x x
A x x x
x.
Les enchères vont ainsi 1
- Contre – 2
, mon partenaire arrive à 3
. Les adversaires poursuivent à 3
et je me rends à 4
avec une absence à pique et un jeu de distribution. Moins deux pour un franc zéro.
Mon partenaire a défendu son point de vue en prétendant qu’il faut être agressif en paires afin de pousser les adversaires un palier plus haut.
Je prétends qu’être compétitif est bon quand on a de la distribution et/ou des points. Je crois qu’il n’a pas la distribution adéquate, ni les points qu’il faut pour enchérir à ce niveau, vulnérable.
Besoin d’un médiateur
Cher Spartiate,
Franchement, je ne peux pas imaginer que l’on puisse passer sur 2
avec le jeu de votre partenaire. Vous pourriez avoir un double fit dans les couleurs rouges, par conséquent, il doit enchérir. Il sait que vous serez court à pique. Il a 7 points et si vous avez les points d’ouverture, votre camp détient la moitié du jeu.
Vous avez décrit avec précision la main de votre partenaire, mais vous êtes bien vague à propos de la vôtre. Je me range du côté de votre partenaire puisqu’il me semble bien que votre enchère finale à 4
ait été faite un peu à la légère. Si vous étiez fier de votre enchère, vous n’auriez certainement pas hésité à décrire exactement en quoi votre jeu consistait. Au duplicata, vous ne devez jamais abandonner sans lutter. Cela signifie se battre vigoureusement pour les marques partielles. Défendre un contrat au niveau de deux est une stratégie perdante.
Vous devez mettre toute votre énergie à pousser vos adversaires plus haut. 3
est purement compétitif et n’invite absolument pas à la manche. Il y a une grosse différence entre les deux.
Pour faire une invitation dans cette séquence, votre partenaire devrait commencer par contrer pour montrer quelques valeurs, puis corriger à 3
votre réponse en mineure. La prochaine fois, ne tombez pas sur le dos de votre partenaire parce qu’il a été agressif dans les enchères. Vous devez avoir de l’extra pour poursuivre à la manche. N’oubliez pas : votre contre d’appel lui indique clairement que vous avez une courte dans la couleur adverse.
Cher Billy,
Vous détenez :
R D V 10 x
R V x
A D 9 x x
—.
Les adversaires sont silencieux et vous ouvrez 1
. Le partenaire annonce 1 SA forcing et vous redemandez 2
. Il poursuit avec 2 SA, montrant une main régulière d’environ 10 points. Quelle est votre prochaine enchère ? 3
ne promet certainement pas autant de jeu et pourrait ne pas être impératif.
Encore plus haut ?
Cher Alpiniste,
Enfin, une facile. 3
. Ça montre exactement votre distribution et votre désir d’aller à la manche. Vous avez dénié quatre cœurs avec votre redemande à 2
et le partenaire peut fort bien en avoir cinq. Il sera facile pour lui de savoir quoi faire à son prochain tour, sachant que vous êtes court à trèfle. Le ciel est sans limites.
De l’enchère au jeu de la carte
Par Frank Stewart
franks@fayette.net
Dans une des premières donnes d’un match knock-out, tous vulnérables, je relève en Sud la main suivante :
V3
RV6
AD4
108642.
Mon partenaire ouvre 1
et Est surenchérit à 2
.
J’ai 11 points — suffisamment pour inviter à la manche. Mais je pense que cette main vaut beaucoup plus qu’une simple invitation. La surenchère au palier de deux par Est vient de faire augmenter significativement la valeur de ma fourchette à cœur. Si Est détient l’As et la Dame de cœur, mon R-V-6 est aussi précieux que A-R-6. Puisque nous sommes vulnérables, nous avons beaucoup à gagner en déclarant la manche, je vais éviter à mon partenaire une décision difficile et annoncer directement 3 SA. J’aurais invité à 2 SA si j’avais eu le Roi de carreau au lieu de l’As.
Mais il y a quand même une autre option. Je peux passer et, quand mon partenaire rouvrira les enchères par un contre, passer encore ! Pour moi, ça ressemble à la roulette russe. Si j’étais certain de récolter +500 à 2
contré, je pourrais essayer cette tactique. Les probabilités seraient en ma faveur. Je perdrais au plus 3 imps et en gagnerais 12 s’il s’avérait que la manche est infaisable. Mais si Est a un peu plus de distribution que prévu, il pourrait ne chuter que d’une levée, parfois même réaliser son contrat. Je devrai alors expliquer à mes coéquipiers comment j’ai perdu –670.
Tout le monde a passé sur mon saut à 3 SA. Ouest entame du 10 de cœur et le mort s’étend avec des valeurs limitées.
AR1084
73
R96
DV7
V3
RV6
AD4
108642 Ouest Nord Est Sud - 1
2
3 SA Passe Passe Passe
Est monte de l’As et revient avec le 5 de cœur. J’insère le Valet, qui tient, comme prévu.
J’ai deux cœurs et trois carreaux, donc quatre levées de pique suffiront. À la deuxième levée, je présente le Valet de pique, avec l’intention de le laisser filer tout en espérant qu’Est n’ait pas la Dame sèche. Mais la Dame apparaît en Ouest, je couvre avec le Roi et Est fournit le 6.
En tournoi par paires, je devrais envisager la possibilité d’une levée supplémentaire (quoique les enchères rendent bien improbable le bris 3-3 des piques). Mais en imps, je dois miser sur la sécurité avant tout. Je reviens donc dans ma main à l’As de carreau et je joue un deuxième pique. Ouest fournit un petit et j’appelle le 8 du mort. Si Est gagne, les piques ne sont pas pires que 4-2 et le reste des piques est maître.
Mais, bien sûr, Est défausse. Ce n’est pas vraiment surprenant, car il faut bien qu’il ait de la distribution pour justifier sa surenchère au palier de deux, vunérable. Je sauve du temps en réclamant neuf levées.
La main complète :
AR1084
73
R96
DV7
D9752
6
1094
AD852
V73
10852
95
AR3
V3
RV6
AD4
108642
Un gain de 9 imps. À l’autre table, les enchères ont démarré de la même façon, mais Sud a préféré passer à son premier tour. Nord a dûment rouvert par un contre et les enchères se sont terminées là.
Sud entame du Valet de pique : la Dame, le Roi, le 6. Nord aurait pu faire chuter le contrat de deux en contre-attaquant atout, mais il a tenté d’encaisser l’As de pique. Est a coupé, encaissé deux trèfles et coupé un trèfle au mort. Il a joué carreau, mais le flanc ne peut pas l’empêcher de faire son quatrième carreau ou de le couper au mort. Le contrat n’a chuté que d’une levée, +200 pour Nord-Sud.







